• Des points dans la tête

     

    Des points dans la tête 

      Affalée sur le sofa, j’ai la flemme, la vraie. Juste le temps de me verser un thé Chaï, de déposer quelques biscuits à la cannelle sur ma table basse et de sombrer dans les plis. Phagocytée, engloutie, comme je le suppose on peut l’être par des sables mouvants. Le thé fume auprès de mon épaule échouée sur le bord des coussins. La tête moulée dans le moelleux duvet d’oie, mes pensées sont des particules d’infini qui peinent à s’ordonner. Un besoin de néant pour équilibrer l’entropie des neurones qui reçoivent toujours plus d’informations. Ne rien faire… C’est bon, c’est salutaire, çà l’est pour moi en tout cas. Farniente dit-on en Italie.

      Les plans de mes pensées résiduelles se télescopent. Les seules qui m’attirent émergent de mes photos, celles que j’aime faire, regarder, car chacun y trouve ce qu’il souhaite y découvrir. Librement. Icebergs dérivants, elles fondent dans un méli-mélo de cellules grises et quelques flashs éclaboussés de couleurs surnagent. Portés par les volutes langoureuses du thé.

      Des formes imprécises apparaissent puis elles se regroupent par capillarité comme le fait l’huile sur l’eau. Ce sont maintenant des masses de couleurs chatoyantes qui se déploient clairement devant moi. Elles s’étalent sur des kilomètres, palette pointilliste sans cesse renouvelée, étonnante par sa diversité de teintes. Mentalement, dans mon demi-sommeil, je fais la mise au point.

      Il s’agit d’une photo prise il y a plusieurs mois déjà. J’étais invitée à bord d’un hélicoptère avec des journalistes, dont mon ami Ian faisait partie. Lorsqu’il m’a proposé une toute petite place pour faire des clichés, je n’ai pas hésité. Je me serai glissée dans sa sacoche s’il le fallait !

      Nous survolions les Côtes d’Armor pour un sujet du 19/20 sur France 3. C’était en juin 2010. Les images se sont présentées d’elles-mêmes. Les couleurs et les formes inhabituelles aimantent mon regard en toutes circonstances. J’ai tout d’abord pris mon téléobjectif, un vaste ensemble de taches colorées m’avait séduite. Elles se composaient autour de motifs réguliers à la manière des biscuits rangés dans une boîte, braves petits soldats alignés ; ou comme les masses colorées d’une palette. Et cela, sur une surface gigantesque, à en juger par l’ampleur de la couverture multicolore. Un patchwork pour géant étalé sur les prairies vertes Bretonnes, bordées par une mer moutonneuse.

    -      Dis-moi, Ian, tu connais cet endroit, là-bas, avec ces couleurs, lui hurlais-je aux oreilles en soulevant son casque. Pas moyen de faire autrement, tant le bruit était assourdissant sous les pales, les portes latérales étaient largement ouvertes.

    -      Non, je ne suis pas de la région, connais pas… répondit-il.

    -      Ok, merci ! Tant pis…. Je le dérangeais, tout absorbé qu’il était par son reportage, normal après tout !

      L’appareil se rapprochait, ce qui m’avait semblé si beau, de loin, n’était en fait qu’une gigantesque casse-auto. Elle s’étendait sur un bon kilomètre et s’élevait sur plusieurs strates de véhicules compressés. Edifice défiant les lois de la gravité où l’ordre aléatoire de la composition offrait cependant une illusion de beauté. Une fresque improvisée sous le regard des mouettes qui n’y entendaient rien !

      Les voitures s’empilaient, s’emboitaient en une anarchie chromatique qui semblait si étonnante de loin. J’avais déjà fixé des tableaux colorés dans le désert. Des dizaines de tapis exposés à toutes les intempéries, aux roues des camions. Une plus-value visuellement intéressante. Ce Lego métallique, lui, édifié par une main gigantesque ; offrait plutôt le spectacle de l’abandon. Un grand César, désolant d’incongruité, décerné à la négligence humaine occupant à lui seul une zone de nature sauvage.

    Une œuvre inachevée, comme un geste sans élégance interrompu avant la fin d’un cycle. J’ai quand même fait des clichés, parce qu’il y avait, malgré tout, une certaine beauté à mettre en valeur. Mais un arrière-goût amer m’a soudain envahie, j’avais mal à l’intérieur…

      Et puis, soudain, les taches, les lignes, les couleurs, tout s’est mis à fondre, à dégouliner comme une glace sur son cornet de gaufrette en plein soleil… J’avais chaud… Je transpirais… Ma peau a commencé à me brûler… Entre mes paupières mi-closes, un immense tableau aveuglant, celui du soleil impitoyable de juillet, m’avait sortie de ma torpeur. Je m’étais assoupie assez de temps pour que, dans sa course, il inonde mes fenêtres. Mon thé était froid maintenant et devant mes yeux alourdis par les songes, juste sur le mur en face de moi, j’observais le cadre d’une belle photo multicolore prise un jour, en Bretagne.

     

     

    Ghislène 

     


     

       

    Revue de l’atelier « virtuel » d’écriture « LE CLAVIER LIBRE »  N°01 – Avril  2012

    « Les Reines du pays Batave« Plantes en fête » 3ème édition »

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :