• Le raccourci


    Le raccourci 

    Il m’avait dit : prends le raccourci par la forêt de Sénart, tu gagnes un bon quart d’heure. Tu tournes à gauche juste à la maison du garde et c’est tout droit pendant deux petits kilomètres. A la fin du chemin, le panneau Brunoy apparaît sous le premier lampadaire de la ville. Encore éclairées à cette heure de la nuit, les fenêtres de la maison forestière m’ont balisé la voie comme un phare. Je m’engage dans l’étroit chemin goudronné et je roule doucement ; c’est la première fois que je me risque seule dans un bois, à 11 h du soir au volant de ma vieille Simca 1000 poussive. Elle a eu quelques ratées tout à l’heure comme ça lui arrive de plus en plus souvent. Je dois être à mi-chemin ; dans le rétro, la maison du garde a disparu. Tout est sombre derrière. A l’avant, les pinceaux des phares tracent deux lignes blafardes dans le tunnel lugubre et humide de cette nuit de septembre. Je n’en mène pas large. J’agrippe le volant, le nez à dix centimètres du pare-brise comme si je roulais dans un brouillard épais. A nouveau, ces foutus à-coups ! Là… c’est plus grave. Je me range sur le bas-côté jonché de feuilles. Le moteur faiblit et s’arrête en même temps que les lumières s’éteignent. J’essaie de redémarrer, une fois, deux fois, c’est foutu ! Faut qu’elle me lâche cette nuit ! La pile Wonder à la main droite, mon sac en bandoulière, j’ai décidé de rebrousser chemin vers le logis du garde ; la distance me semble plus courte vers ce point identifiable que vers la ville sûrement déserte à cette heure. Mes ballerines s’enfoncent un peu dans le sol. Je n’ai parcouru que quelques mètres et j’ai déjà froid, aux pieds, aux jambes, le long du dos. J’ai beau me forcer à maintenir une cadence soutenue – je suis une bonne marcheuse ! – je me sens envahie peu à peu par l’humidité ambiante et, je dois le reconnaître, par une panique qui me saisit un peu plus à chaque pas. C’est encore loin ! Le sol, inégal, me contraint à marcher la tête baissée mais je préfère l’illusoire protection du sous-bois et du fossé qui le borde à la route sur laquelle surgirait un automobiliste malveillant. J’augmente ma cadence et je me force à respirer régulièrement. L’odeur de l’humus emplit mes narines. Tout à coup, un frémissement inquiétant : près de la fougère, là, quelque chose vient de bouger. Je me fige : un mulot vient de sortir précipitamment de la frondaison pour rejoindre le passage busé plus hospitalier. Sa longue queue effilée souligne sa vitesse paralysante. Je m’écarte de l’endroit pour ne pas risquer la rencontre d’autres rongeurs et je repends mon chemin, prêtant l’oreille aux bruissements qui m’obsèdent. Je n’ai pas peur de ceux des arbres : une chouette en faction, un écureuil qui grimpe ne vont pas me mettre en danger mais que cachent ces bruits secs, ces froissements de feuilles, et si des gens vivaient cachés ici, des malfrats, des voleurs… On n’est plus au temps de Vidocq mais qui sait… Au loin, là-bas, une percée blanchâtre, une mare certainement, la forêt en compte beaucoup. Un point d’eau pour vivre en bande ou même seul… Je ne distingue rien dans ces futaies. Au détour d’une faible courbe de la route, je découvre avec bonheur quelques points jaunes, au loin : les fenêtres de la maison forestière. Je me mets à courir sur la route pour atteindre mon but au plus vite. Il faut que je retrouve mes semblables, que je quitte enfin cette nature inhospitalière. J’arrive, exténuée. Je reprends mon souffle avant d’appuyer, soulagée, sur la sonnette à droite du portillon. A ce moment-là, j’entends, à l’intérieur, le cri d’effroi d’une femme qui supplie : « Non, Louis ! » puis une détonation secoue la maisonnette. La porte s’ouvre et une jeune femme souriante s’exclame : Eh bien, j’avais raison, quelqu’un sonnait mais avec la télé à fond….

     

     

    Chantal Gaultier

     


     
         
          La voix d’un lieu 
    Revue de l’atelier d’écriture de « Voisinlieu pour tous »
    http://www.voisinlieupourtous.net
    N°03 – Avril  2012
    « Le meilleur des carnets de Jules Hostouley - 05/04/2012Herbe-aux-goutteux »

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