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    Rosemonde 
    J’étais amoureux de Rosemonde. Oui, et bien ? J’avais quatorze ans à peine, elle en avait bien seize et elle possédait tout ce que mes copines n’avaient pas. Elle avait des formes bien rondes dans son étroite jupe. Elle sentait la femme. Je me languissais d’elle.
    Sur sa barque je franchissais la Somme un matin. Nous transportions mon vélo car j’avais l’intention de me rendre à Fontaine, comme ça, pour le seul plaisir de pédaler le long des étangs.
    - Tu ne vas pas t’en aller tout de suite ?
    Je suis resté près d’elle. Tous deux assis dans l’herbe drue de la berge nous discutâmes longtemps. Les arbres du bord de l’eau se dépouillaient de leur parure. Joliment teintées du soleil de septembre, les feuilles des saules se posaient mollement sur l’eau. Le fil de la rivière les portait plus loin. Prémices de l’automne, leur image s’est gravée en moi comme autant de petites langues, petits cœurs qui échappaient à la branche de l’arbre après avoir dérobé un éclat de soleil.
    Rosemonde ignorait que j’étais amoureux d’elle. Je n’avais pas à lui dire. C’était mon secret. En rêve j’avais bien le droit de l’aimer, non ?
    Je la regardais longuement. Elle se prêtait à mes yeux effrontés, je crois qu’elle aimait cela. Jamais je ne fus si proche d’elle. Ma peau sentait la sienne. Nulle fois mes regards ne s’égarèrent autant sur elle que ce jour là. Elle n’était pas belle… belle… Elle avait les traits d’une jeune paysanne. Sa peau était dévorée de petites taches de son que le soleil lui avait piquetées partout, sur le nez, les joues, le front. Elle se serait roulée tout un printemps dans l’herbe de mai afin de les effacer que cela n’y aurait pas suffit. Mais j’étais cependant amoureux de tout ce qu’elle avait et de tout ce qu’elle avait d’autre et que je devinais. Son doigt écartait de ses yeux une mèche de longs cheveux blonds, un blond très pâle mêlé de fauve, ce quelque chose qui ressemblait à la flamme du bois qui flambe en plein air.

    Gilles Toulet


    Jeune résistante Rosemonde passait des transfuges sur sa barque. Elle n’a pas été prise par les Allemands, mais un matin d’hiver elle s’est noyée dans la Somme. Elle avait 17 ans.

     

       

    Revue de l’atelier « virtuel » d’écriture « LE CLAVIER LIBRE »  N°01 – Avril  2012


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