• Un rêve à la place

    Un rêve à la place  

       

    J'y étais pour la première fois, le premier. Le premier du mois s'entend, le premier du mois de juin. J'étais en avance car j'aime attendre. Un couple d'hirondelles volait bas, plongeait droit (plouf !) à tour de rôle dans la grande flaque. Elles ne se souciaient pas des silhouettes qui, tout doucement commençaient à descendre le terre-plein, affleuraient sagement comme colonie de fourmis, sourdaient presque de terre. J'y étais déjà, sur place. Sur la future place. Et je regardais. J'aime regarder. La grille avait été entrouverte pour laisser passer les uns et les unes qui dégringolaient, parfois par deux, parfois en petits groupes, parfois de la main. Qui, portant un panier en osier, qui, un gamin dans les bras, qui, son voisin. En arrivant tout à l'heure, avant de prendre le chemin de la place, je l'avais déjà remarquée : la belle rouge, sa jupe-corolle au vent d'ouest, bien plantée sur le talus à l'entrée. Elle ne semblait pas se soucier d'où elle mettait les pieds et ses sandalettes n'étaient plus immaculées du tout. On est en Picardie mademoiselle, je l'ai appris : terre d'argile, terre de boue ! La soirée était belle, la soirée commençait. Moi je ne connaissais pas grand chose de cette ville. Ou si. J'avais déjà pu profiter au petit matin de l'exubérance des fleurs du boulevard saint André. Les boules d'ail mauves, les bouquets de bourrache bleue près des feux (rouges ou verts, et même parfois orange), les gerbes insensées d'espèces sauvages. Il fallait oser : tous ces roseaux en ville ! Quelle main verte aux espaces verts avait un oeil si avisé (j'allais dire amoureux)? Un tel accueil réservé aux compagnons blancs à croire qu'ils n'avaient pas été plantés mais invités, des pavots aux ronds points, placés de sorte à se faire transpercer par le soleil levant, et à te planter là, toi piéton, droit vers la rue de Clermont. Ça alors... C'était donc le paradis, ici ? A la vue du pleureur saule (ou vice versa, je suis dyslexique du nom des plantes) qui dirigeait la circulation au carrefour, les cheveux coupés droits... Je me disais Une chance, une aubaine. Nous sommes en pays poésie ici ? On me disait Belvais. Je disais Eh ben ! Pas beau parleur, moi. Préférant la lecture du bout du doigt sur la page et le silence des Ah ! A mon arrivée c'était mai. C'était bien. Cultiver des épilobes, des sauges folles qui caressaient les mollets des enfants sur le chemin de l'école, j'étais épaté. Que dis-je, j'étais élevé, l'âme abeille et bourdonnière, l'âme mésange bleue. Emerveillé j'étais (et je le suis encore). Donc vous voyez, en mai j'étais en émoi, hors de moi déjà. Avant même de l'avoir rencontrée, elle. Le premier. Le jour J du premier juin donc, le soleil se coulait avant de se coucher (et c'est somme toute logique), rue du 27 juin. Rue ainsi baptisée, cela ne fait pas un pli, pour que l'on profite d'un coucher idéal, les derniers rayons dardant les colombages, traversant les feuillages, ricochant dans les yeux de la belle glacière assise à la terrasse... Puisque je vous dis que je n'ai pas les yeux dans ma poche. Etait-ce une parade qui se préparait ? Un temps d'arrêt comme dans le temps ? La place allait-elle devenir Porte du soleil levant comme la Puerta del Sol de ma ville natale ainsi appelée car j'y vis le jour un jour de mai ? Avec, plein nord, un bâtiment fièrement planté (j'ai appris depuis qu'il s'agit d'un lycée). Dans cette grande esplanade creusée par moments comme par torrent insolent, un ancien pont semblait raconter des histoires de galops sur l'eau, de villes sauvées, de retrouvailles. De l'eau justement il y en avait (flaque de pluie ou flaque de nappe ?) pour le travail de nids et pour celui, de joie, de Nils et des gamins qui déjà s'en approchaient, un bâton à la main. Un poisson est vite arrivé, dans une mare ou dans une ornière, il suffit d'essayer. Surtout quand la soirée est belle, sans rien d'autre à faire que d'être heureux. Alors que je ne suis pas d'ici, alors que je viens d'ailleurs, on m'offrit une serviette mauve (mauve comme la sauge) à mettre à mon cou, et on me fit goûter le vin d'un panier à vin que j'acceptai. L'instant était délicieux. L'esplanade terrassée semblait semée de fleurs. La boue jaune, la boue brune des autres temps, tout était coloré et invitant. Je compris qu'il s'agissait de planter des fleurs. Chacun des invités à la fête avait le droit de semer une graine de talus ou une graine de plaine pour que se prolongent à jamais des instants pareils. Le réveil viendrait-il après le rêve ? Le réveil serait aussi beau. Car le projet me parut le plus formidable jamais conçu dans une ville de ce siècle : transplanter brin à brin les herbes des sentiers, les matricaires de Plouy pour que poussent poussettes, éclatent éclats de rires et caracolent arcs-en-ciel. Chemins à graminées, à fétuques et autres brizes proliféreraient fières et libres sous le regard aimant de chacunchacune- jardinier. Ce serait donc un jardin. Le Jardin d'Eden du Jeu de Paume. Le paradis d'avant la pomme. Mais moi je n'avais d'yeux que pour elle. La fleur rouge seule sur son talus, la belle sans talons. Elle se tournait vers les derniers rayons. Il l'avait bien dit l'homme à la queue de pie, l'homme au porte-voix. Tomber amoureux ici. Elle avait bien raison sa chanson. Car depuis, je le suis !


    isabel Asúnsolo

     


         

    Revue trimestrielle de l’association « LIRECRIRE » de Beauvais

    N°07 - Juillet  2012   

    « Bulletin Météo du 23 juillet 2012Quand faut-il semer la pelouse ? »

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